Christian Scott, le « Black and Gold »

Christian Scott semble incarner le « Black and Gold »,  par sa personnalité, mais aussi visuellement : ce qui frappe, au premier regard, ce sont les bijoux qu’il arbore fièrement. Bling-bling ? Pour lui, ils entretiennent une vision différente de l’homme noir qu’il est. « Les gens sont étonnés que je porte autant de bijoux, la plupart en or. Ça les pousse à s’interroger sur mes origines, à les éloigner des clichés ».

Sortir des clichés, par-dessus tout. Enfant de la lignée Harrisson, grande famille de la Nouvelle Orléans au même titre que les Marsalis ou les Batiste, il serait insensé de parler de Christian Scott sans évoquer ceux qui l’ont construit. Son grand-père en premier lieu, chef des Black Indians et passionné de jazz qui, même s’il n’était pas musicien, possédait une collection de disques énorme qu’il connaissait par cœur.

Le deuxième homme de sa vie, Donald Harrison, saxophoniste de jazz, l’a initié et entraîné avec lui. Scott parcourt le monde dès ses 13 ans en tournée avec son oncle. « Il me faisait rester 5h dans une pièce à jouer une seule note, pour sentir la puissance et le pouvoir de l’instrument, avant d’apprendre à le contrôler. Tout ce qu’il m’a appris, ce n’est pas simplement des notes, des harmonies, des éléments théoriques, c’est un vrai sens du pouvoir. J’ai aimé apprendre avec mon oncle car il était presque comme un père pour moi, très patient, et m’a montré qu’il y a un monde dans un monde. Je n’étais pas le meilleur des élèves, car on était très proches et j’étais constamment en train de faire des miennes/siennes ? parce qu’il m’aimait assez pour passer outre toutes mes conneries. » Sans le revendiquer complètement, on sent une volonté d’être un leader en Christian Scott, une sorte de guide, de professeur, qui mènerait les jeunes âmes de Berklee, là où il a fait ses études, vers la notoriété. Ça relève presque du spirituelle, encore un héritage de son oncle. « Tout ce qui repose sur mes épaules, je lui dois, car c’est lui qui m’a appris à gérer toutes les complexités qu’il y a dans et autour de la musique. »

 

Après avoir passé sa vie en revue, on tombe d’accord : Christian Scott n’a pas le parcours stéréotypé d’un homme noir ayant abordé la musique comme une opportunité ou une échappatoire. Quand il voit sa musique systématiquementt rapprochée de sa Nouvelle-Orléans natale, il est à la fois honoré et agacé. « Je porte cela comme un poids. Certes, cette ville fourmille de musiciens incroyables, le niveau y est très élevé. Ce qui affecte la façon dont je perçois et joue ma musique, mais ne fait pas de moi un représentant de la Nouvelle-Orléans. Ce sujet revient régulièrement quand les médias parlent de moi. En réalité, mes origines ne sont pas au centre de mon travail, en particulier pour mes derniers projets. Ce concept vendeur ne me convient plus. Je préfère que l’on s’intéresse à ma démarche actuelle plutôt que de se contenter d’une simple bio Wikipédia. Quand on vient de la Nouvelle-Orléans, les gens s’attendent à un style de musique précis :  jazz classique à la Marsalis, brass-bands typiques des carnavals, etc. L’endroit d’où l’on vient n’a pas nécessairement une importance capitale, on doit pouvoir expérimenter sans rentrer dans des cases préétablies».

Christian Scott a fondé son label en 2005. Sans céder aux pressions, le trompettiste élargit son champ d’investigation à l’infini. En esprit indépendant et en homme libre. En vue pour cette année, une trilogie d’album pour fêter les 100 ans du premier enregistrement d’un album de jazz, que l’on doit à l’Original Dixieland Jass Band. Datant de 1917, cet album est fait par des Blancs… Pour se moquer du jazz noir ! Une sorte de satire de mauvais goût, inimaginable aujourd’hui. Cette trilogie naissante serait donc une revanche, un rêve de gosse : « je voulais remettre dans la tête des gens que le jazz est une multitude de sons et d’influences et pas juste une blague ». Trois concepts albums, chacun ayant un objectif précis : Ruler Rebel pour « qui tu écoutes », Diaspora pour « qui parle à qui » et The Emancipation procrastination pour « ce que l’on raconte ». Le premier est un mélange d’afro-native musique et de trap musique, ambitieux, mais original, où Christian Scott prédomine. Le deuxième, plus éclectique et mettant en relief les rythmes des différentes diasporas américaine, met en avant les guests chers à Scott, les membres de son groupe, plus jeunes, en qu’il croit vraiment. A 33 ans, Scott prépare déjà ses héritiers : « je me reposerai quand quelqu’un reprendra le flambeau, c’est pour ça que je prépare mes arrières, avec des personnes  comme Elena Pinderhughes, Corey Fonville, où Braxton Cook par exemple ». Le troisième, plus politique, est le plus complexe et moins accessible,il illustre parfaitement le concept de Stretch Music, cher au musicien. « La plupart des gens ne sont pas encore prêt à sacrifier ce qu’ils ont pour leur bien ou pour le bien des autres; il faut qu’il y ait une évolution des mentalités si on ne veut pas finir avec des Donald Trump un peu partout. Les gens qui ont été historiquement oppressés ont un mode de pensée différente, ils ne réagissent pas face à l’oppresseur car on leur a appris à ne pas le faire, ou ils agissent au minimum mais ne mènent pas de réelles actions pour changer les choses ».

 

Ruler Rebel enflamme déjà la presse musicale et la suite présage quelque chose de bon, l’avenir nous le dira.

Noumia Boutleux

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